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ÉCRITS

Résonances

La création

En déplacement, peu de techniques artistiques (dessins, installations et photos) permettent de transcrire, à un moment et un lieu donnés, diversités et continuités.

Au retour ce voyage qui a duré deux ans, j'ai décidé de centrer ma création sur deux aspects liés à l’hindouisme indien et au bouddhisme népalais. Ses sources en sont les dessins sur le motif et les photos, dont certains sont imprimés pour l’exposition. Des photos des installations éphémères, en zone urbaine ou dans la nature, et des photos réalisées au retour, à partir des nouvelles installations autour du thème, accompagnent aussi l'exposition. L’unité s’effectue autour du thème, alors que différents matériaux sont utilisés : le tissu, le fil de fer et le grillage, la terre, le papier d’aluminium... Les techniques principales sont la peinture acrylique, le monotype, le modelage et la photographie, imprimée sur papier et plexiglas.

Les temples hindous sont des mandirs, construits pour réunir les dieux et les hommes. Le plus simple est une pierre, un arbre, sur lesquels on applique une couleur orange et, éventuellement, on ajoute des petits drapeaux attachés à un bambou ou des tissus ou bien encore du papier d’aluminium. On en voit beaucoup en ville ou à la campagne. L’espace est parfois entouré de béton, puis la pierre ou la statue est enfermée dans un petit cube tapissé de carrelage et clos par une grille qu’on n’ouvre qu’au moment des prières du matin et du soir. Parfois, des cubes plus grands sont surmontés d’un dôme ou d’une pyramide. Progressivement, parfois, on édifie au-dessus un vrai temple maçonné. Le mandir est aussi une façon de s’approprier un terrain : si une personne déclare que tel arbre, telle pierre, tel terrain... est « habité », personne ne peut plus utiliser cet espace.

Une de mes installations préférées est inspirée par les mandirs. Inventer des espaces me vaut des réactions à divers niveaux. A Bundi, au Rajasthan, un homme, au pouvoir surnaturel, à qui on parle de mes créations, dit que c’est la croyance qui crée le mandir et que c’est mon attention qui confère un caractère sacré à un lieu. Notre hôtesse s’inquiète, quant à elle, car mon installation ne peut côtoyer un espace déjà sacré, près d’un arbre, devant la porte d’entrée. Ce nouveau mandir un peu bizarre pourrait gêner les visiteurs. Son mari est préoccupé car si on ajoute un nouveau « temple », il faudra le vénérer. Tous les matins, un prêtre vient prier devant le petit mandir familial situé dans une niche.

De façon analogue, l’installation de ces lanières de couleur, enroulées autour des troncs des pins de l’Himalaya, au-dessus de la ville de Ranikhet, a provoqué d’autres réactions ; certains ont cru que je voulais m’approprier l’espace. En effet, en posant des marques pour montrer qu’un endroit est sacré, quelqu’un peut en retirer l’usage à son propriétaire. On m’a donc demandé de les enlever ; mais, par la suite, après plusieurs explications au sujet de ma démarche, on a voulu, au contraire, que je laisse ces marques dans le paysage. Au Népal, personne ne trouve à redire que j’ajoute des éléments aux petits temples, comme je l’avais déjà fait dans la montagne, à l’ouest du pays. Cela semblait, au contraire, leur faire plaisir de voir mon intérêt et mes bouts de tissu flotter au vent.

Les images religieuses qui ont attiré mon attention sont reliées à Shiva. Ainsi Parvati, l'épouse de Shiva, devient la déesse guerrière Durga, montée sur un lion ou un tigre et armée de seize à dix-huit bras. Elle combat le mal qui menace la paix, la prospérité, et en cela, elle est protectrice. Ses représentations sont drapées de riches tissus. Elle est vénérée en Inde comme au Népal.

Batuk Bhairauji est une forme de Shiva, dieu protecteur armé de son gourdin. Il est souvent placé pour protéger un temple. Celui que j’ai connu est installé à l’angle d’une petite rue qui commande un quartier de Bundi, au Rajasthan. C’est une grosse pierre dont un renflement est la tête et le reste le buste. Chaque semaine, un prêtre le vêt, peint des symboles orange, comme Om ou le soleil, lui ajoute des guirlandes de fleurs. Chaque jour, le prêtre vient faire ses oraisons. Les habitants du quartier, y compris les enfants, s'arrêtent pour lui rendre hommage.

Les drapeaux

On remonte la vallée de la rivière Kali Galandaki Kola, au Népal. Des terres basses, on progresse à plus de 4 000 m, en changeant de vallée. Nous sommes encore bien loin des neiges éternelles, vers 7 000 m. C’est d’ailleurs pourquoi on peut encore, parfois, en voir les sommets. Surtout, petit à petit, on passe de terres fertiles à une aridité généralisée. Du règne végétal, on entre dans un univers quasi totalement minéral, à l'exception de petites vallées protégées et bien arrosées, à l'agriculture en terrasses.

On marche dans cette large vallée, qui mène au Tibet et dont le fond est conquis par les eaux, le visage face aux montagnes ; le soleil joue sur les sables et le vent fort, en continu, qui fraîchit, par cette après-midi ensoleillée, ralentit la marche.

Puis tout à coup, après l’embouchure d’une autre rivière où se rejoignent deux itinéraires de marche, dans ce paysage désolé et sublime, l’homme pose des traces : à chaque passage de ses anciennes marches, pénibles et dangereuses, pour acheminer des denrées. A ces points de rencontres, les hommes déposent des pierres sur un monument de prière, de base rectangulaire, sur lequel on faisait graver des prières sur des stèles (environ 40 cm de haut x 30 cm de large). On trouve aussi trois petits édifices, au nom tibétain de chörtens, aux couleurs traditionnelles : rouge, bleu-noir et blanc. La base carrée symbolise l’élément terre et le bulbe renversé évoque le Bouddha lui-même. Enfin, le cercle s’effilant en pointe dans l’espace (le soleil surmonté d’une flamme) symbolise l'élément éther, c'est-à-dire la subtilité.

 

Tout ceci est habituel dans les lieux de passage. Les villages sont loin, à l’abri de ce vent épuisant, et pourtant, nous sommes à la belle saison. Justement, cet air violent et continu fait claquer toutes les guirlandes de drapeaux tibétains, verts, blancs, rouges, jaunes, bleus, dont les textes délavés et aussi les écharpes de bienvenue.

Dans cette aridité, c’est une présence de l’homme, un havre, dans un déploiement, intense et souple, de couleurs et de mouvements, qui contraste avec cette montagne impassible et rigide, dans les teintes d’ocre jaune. Les moulins à prière, si fréquents, sont absents ici.

Après avoir déposé notre pierre, nous serions bien restés en méditation, si le froid de la seconde partie de l’après-midi ne rappelait pas combien l’homme est minuscule dans cette immensité. Nous passerons de nouveau là, au retour de l’Annapurna, et c’est un des grands souvenirs que ce lieu où on aurait envie de rester. Cependant, la méditation peut reprendre, dos au vent, en redescendant vers des terres plus hospitalières.

Design @ Charlotte Piereschi 

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